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La Sangsue (Franc Nohain 1921)
(jeudi 8 mai 2008)
Fables de Franc Nohain, écrite et publiée en 1921.

LA SANGSUE .

Une grenouille s’était,

En sautant, fait une entorse,

Le batracien, pas plus que l’homme, n’est parfait :

Elle avait

Dû trop présumer de ses forces.

Endurant une peine atroce,

Elle pousse des cris perçants

Au grand émoi du peuple coassant.

Tous les hôtes du marécage

Autour d’elle tiennent conseil.

Chacun dit, en un cas pareil,

De quel ou quel remède on prescrivit l’usage.

Mais, en attendant, l’animal

Continue à souffrir mille morts de son mal.

Majestueuse, et d’aspect doctoral,

Arrive la Sangsue ; aussitôt tous s’écartent,

Avec des marques

De grand respect.

Je vois, dit la Sangsue, oui, je vois ce que c’est !...

Car la sangsue est, ou du moins se flatte

D’être un disciple d’Hippocrate.

Vous souffrez ici ? Bien ! Très bien

Laissez-moi, ce ne sera rien…

Et notre Sangsue

S’évertue

Sur la cuisse du batracien.

Hélas ! c’est en vain qu’elle opère

Une succion, deux, puis trois :

Ainsi peut-on voir un cautère

Rester sans efficace emploi

Auprès d’une jambe de bois.

La pauvre grenouille aux abois

Invoque le nom de sa mère.

De très bonne fois,

Je le crois,

Ou, à tout le moins, je l’espère :

Allons ! il n’y a rien à faire,

Dit la Sangsue, après qu’elle eut encor

Tenté un dernier effort.

On eut tort

De recourir beaucoup trop tard à mes lumières ;

Puisque aussi bien mon ministère

Apparaît ici superflu,

C’est que le malade est perdu :

Se leurrer est inutile,

Désormais nous n’avons plus

Qu’à prévenir la famille !...

La Science a parlé : nos gens

S’attristent,

(Ils ne sont pas méchants,

Simplement un peu égoïstes…),

Et puis s’éloignent sur-le-champ,

En nageant…

La Sangsue a parlé, plus personne n’insiste.

.

Redoutons les spécialistes

Et leur orgueil intransigeant.